La Marseillaise

  • Marseille, France
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C’est pour éviter de trop s’étendre, pour limiter les transports quotidiens, que les grandes villes intègrent des tours près de leurs centres. Elles utilisent les infrastructures de désertes et les transports existants et on découvre alors naturellement qu’elles sont durables et urbaines dans tous les sens de ces deux mots. Ce constat explique la naissance, en bordure de la mer dans le giron d’Euroméditérranée, d’une famille aux hautes silhouettes constituée par des tours différenciées. L’aînée est repérable depuis quelques années déjà, Zaha Hadid l’a conçue pour CMA CGM. Dans le sillage de ce premier signal, trois autres silhouettes se profilent, celles de la benjamine et de la cadette dessinées par Jean-Baptiste Piétri et Yves Lion offrent des appartements « pleine-belle-vue-sur-mer ». La grande sœur, la troisième, a pour ambition, elle, de faire travailler dans le ciel phocéen. Mon rôle est paraît-il de la doter d’un beau patrimoine génétique !

 

Les tours, tout autour de la terre, se ressemblent trop. Elles paraissent souvent interchangeables et pourraient exister n’importe où. Elles qualifient trop rarement leur ville. Elles sont hautes mais anonymes. Parallélépipèdes lisses elles réfléchissent beaucoup derrière leurs murs rideaux trop brillants.

 

Habité par cette conscience et ces considérations critiques, je propose une tour singulière. Elle a pour ambition d’appartenir clairement à l’épaisseur de l’air marin méditerranéen. Elle affiche ses désirs de jouer avec le soleil, de dessiner des ombres dans le ciel… Mais des ombres légères, des géométries simples pour engendrer des jeux mathématiques complexes… Et oui, toujours simplicité-complexité…

 

Cette tour je l’imagine. Je parle d’elle. Je l’appelle La Marseillaise. Mais rassurez-vous elle n’est pas belliqueuse… Elle est en béton, mais c’est en béton désarmé – béton allégé, béton de fibres – légère comme un dessin d’architecture inachevé… Celui que l’on peut voir sur les écrans d’ordinateur avec uniquement des traits, des fils… C’est le travail d’un architecte un peu insouciant qui ne saurait comment terminer la chose !
Et oui, la beauté de l’esquisse, celle du tableau qui veut laisser encore voir la toile… Une absence qui devient un territoire de plus pour l’imaginaire… Elle se veut, La Marseillaise, hymne à la lumière : une marche, un escalier, une ascension à des passerelles vers ou dans le ciel.

 

Les plaisirs des tours sont liés à ceux du belvédère et aussi au sentiment d’appartenir à l’atmosphère… D’être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur… À l’intérieur dans les brumes, dans la pluie ou dans la nuit un peu troublée… À l’extérieur quand le verre disparaît et qu’il ne reste qu’une trame mathématique ponctuée de tirets d’ombres et de lumières, les brise-soleil se confondant avec le plafond, les mêmes couleurs passant du dedans au dehors pour mieux brouiller, gommer la limite physique transparente des verres. Lumières et couleurs sont interférentes et si La Marseillaise sera bien bleu-blanc-rouge, elle remplacera le bleu France par le bleu ciel, le blanc royal par le blanc impur de l’horizon ou du rare nuage, le rouge sang par les rouges ocre et brique présents sur les toitures et les murs environnants. Vue de l’extérieur, elle espère imprimer le ciel marseillais de ses lignes, confondre transparences et reflets, habiter ce morceau de ciel quadrillé de quelques pâles ombres et opales lumières, d’arbres et de personnages dont nous ne sommes jamais sûrs qu’ils existent vraiment puisqu’ils sont au ciel.

 

 

Jean Nouvel