Ycone

  • Lyon, France
Retour aux archives des projets

  • Slide 0
  • Slide 1
  • Slide 2
  • Slide 3
  • Slide 4
  • Slide 5
  • Slide 6

Confluence

« La Confluence est un quartier emblématique qui va devenir historique et représentatif des années 2000 et 2010. Le mot « confluence » évoque la rencontre, le mélange. Il y a dans ce quartier de Lyon la rencontre de beaucoup de personnes et d’acteurs et le mélange d’un grand nombre de styles. C’est avec plaisir que je participe à ce bouillon de culture, à cette émancipation où chaque projet doit trouver sa place.

 

Je ne pense pas qu’il soit assez facile de lire le quartier en termes de stratégie urbaine. Il s’agit donc de savoir comment vivre cette rencontre de courants. Les idées qui ont nourri le projet sont la conséquence de cette situation.

 

Ycone est bordé par des bâtiments qui existent déjà, dans un ensemble urbain qui appartient à un monde à venir. Il était donc important de regarder ce qui pouvait arriver : on ne fait pas du sens pour aujourd’hui mais pour un demain programmé avec tous les risques que cela implique : en urbanisme, les choses programmées peuvent disparaître du jour au lendemain.

 

J’ai donc essayé de développer des caractéristiques positives. Ycone est un programme d’une grande mixité. Nous proposons des logements mais ces logements ne sont pas destinés automatiquement aux mêmes personnes, d’une même catégorie sociale ou ayant les mêmes désirs. Ycone abrite aussi des commerces. Le projet est confronté à des immeubles de bureau, il est situé en bordure des voies ferrées et il a une échelle légèrement supérieure à la moyenne.  Mais Ycone ne veut pas être un « monument » de la ville : ce bâtiment appartient à la vie de ce nouveau quartier et il doit avoir sa propre identité ».

 

Situation

« Quand je conçois  un projet, je parle souvent de la « pièce manquante du puzzle ». À Confluence, Ycone est entouré par trois projets et sa place est déterminée. J’ai essayé de tourner un peu le bâtiment, de le pousser d’un côté, de le pousser de l’autre, de savoir comment je pouvais établir un dialogue positif avec les bâtiments voisins. Mais c’était une discussion sous conditions : l’urbanité et l’aménité.

 

J’ai commencé par établir une sorte de filtre végétal qui permet à ceux qui vont vivre là de se sentir bien, chez eux, de ne pas ignorer les voisins et même de leur faire un cadeau. Ce filtre permet aussi d’identifier le bâtiment comme un lieu un peu plus calme que ses voisins et d’amorcer un espace public dont le bâtiment serait le centre, même si c’est un micro espace public qui propose des niveaux différents.

 

Le bâtiment est donc ancré sur un socle, sur des terrasses. On en profite même pour faire rentrer les voitures au passage, discrètement et élégamment j’espère. Cette façon de se poser était la première difficulté. Le pire aurait été de faire un bâtiment comme les autres, appartenant à un système urbain automatique comme malheureusement on peut les voir la plupart du temps dans les non-villes d’aujourd’hui ».

 

Paysage

« Le paysage raconte beaucoup de choses, dans sa proximité comme dans les lointains. Il y a d’abord les horizons, la ligne des montagnes, les reliefs ondulants. Il y a les voies ferrées, les trains – je suis un amoureux de la poétique ferroviaire et je pense qu’elle prendra de plus en plus de saveur et se charger de nostalgie dans les prochaines décennies. Il faut donc préserver ces paysages lointains dont plusieurs appartements vont pouvoir jouir, ces paysages proches aussi, avec cette conscience d’appartenir à une ville en cours de constitution ».

 

Habiter

« Habiter, selon moi, ce n’est pas uniquement s’installer dans un appartement. C’est aussi choisir une façon de vivre. Ce que je redoute le plus, ce sont les surfaces normatives liées au nombre de mètres carrés, au prix où on peut les vendre, ce qui donne des choses toujours de mêmes dimensions, de mêmes typologies. Au point que finalement, on se sent un numéro et on se dit qu’on est en transit. Il faut donc créer des lieux où les gens ont envie de rester et le pouvoir de se dire qu’ils sont vraiment chez eux.

 

Pour cela, il faut se sentir confortable. Le premier confort est de ne pas subir la loi des voisins. Tout ce qui va pouvoir protéger l’intimité, le côté privé, est très important. Pour cela, on ne fait pas seulement des façades sur lesquelles on tire des rideaux. Il faut trouver des moyens d’exister sous le regard de l’autre. Il faut aussi créer des caractéristiques qui permettent de dire je suis ici chez moi et c’est différent parce que je suis chez moi.

 

Dans des milieux urbains qui ne sont pas, selon moi, totalement urbains, on est déjà en relation avec une certaine nature, un certain paysage, on a envie d’une sorte d’extériorité. À chaque fois que je le peux, j’ai essayé de créer ces espaces intermédiaires qui permettent de sortir simplement parce qu’on a envie de prendre l’air, de penser à autre chose, de se cacher, de se montrer… Ces espaces intermédiaires sont en continuité avec l’espace habité, ils sont une extension de l’appartement, ils sont surtout une extension imaginaire : chez moi, l’appartement ne s’arrête pas par trois murs et quatre fenêtres toujours semblables. Il y a une façon de s’inscrire dans une profondeur qui fait qu’on se dit je pourrais peut-être vivre là et influer sur ce lieu choisi. Il y a aussi la sensation de ne pas avoir exactement le même appartement que le voisin.

 

J’essaie de lutter contre cette idée du « numéro » dans la ville, cette personne qui habite le même endroit que tout le monde. Malheureusement, ce clonage est une maladie planétaire et on a du mal à y échapper pour des raisons de production.

 

Ycone, par une deuxième façade très légère et incomplète, gomme les similitudes, crée des différences, de lumières, de sensations, de plans bien sûr, même si elles sont légères, et joue surtout, à chaque élément objectif, sur la différenciation. Parce que les orientations sont différentes, les quatre façades ne sont pas pareilles. Quand on tient compte de tout cela, normalement, ça va mieux. Encore faut-il exprimer ces différences.

 

Ycone abrite des appartements de différentes catégories de financement ou d’accession. On va avoir l’impression qu’il y a des immeubles dans l’immeuble. Le couronnement du bâtiment n’est pas non plus le même que d’habitude. Il n’y a rien de pire que les immeubles au mètre où le dernier étage est exactement le même que l’étage qui est en dessous. Nous allons donner beaucoup de plaisir à ceux qui auront la chance de pouvoir vivre là-haut mais on ne va pas oublier ceux qui vivent en-dessous. Cet esprit de différenciation, d’extériorité, de captation de ce qui se passe à l’extérieur ou de s’en protéger existe pour tous les appartements ».

 

Structure

« Ycone affirme la présence de deux immeubles dans un immeuble. Le projet offre aux appartements des niveaux bas un peu plus de hauteur et permet que deux appartements puissent être vendus ensemble, ce qui arrive parfois, même si ils ne sont pas dans la même catégorie. Il faut toujours que les typologies suscitent des questions auxquelles il n’y a pas de réponse. L’architecte doit créer quelque chose qui est de l’ordre d’un scénario, une sorte d’histoire fictive qui peut faire du sens pour ceux qui vivent là. Le pire est toujours de se retrouver à la case départ avec un objet qui ne suscite aucune question ».

 

Façades

« J’ai dessiné une façade sur deux plans et travaillé sur ce qui se passe entre les deux. C’est un espace à vivre, un entre-deux, ce que les Japonais appellent le ma. Des gens vont vivre là, prendre leur petit-déjeuner, dîner, passer, installer des pots de fleurs… Les deux plans de façades superposent deux compositions qui créent une composition un peu plus profonde. Ça peut se lire comme aléatoire mais évidemment ça ne l’est pas. Le résultat est lié à un certain nombre de contraintes. On essaie de cadrer depuis l’intérieur, on essaie de se protéger de certaines choses. Le résultat vu de l’extérieur tient à la succession des contraintes qui sont revues, corrigées, embellies si on le peut par l’histoire qui nous a amenés là et on essaie de la pousser un peu plus loin pour que ça soit quelque chose de plus sensible ».

 

Vues

« Dans ce projet, je ne fais qu’une seule chose, je cadre, je ne fais que cadrer. J’aime cadrer. Quand on décide de vivre quelque part, on aime choisir ce qu’on regarde. Il y a beaucoup plus de poétique, beaucoup plus de mystère dans une vue décomposée, choisie, soulignée, encadrée que dans une ouverture qui propose une vue dans sa totalité. Ce type d’ouverture a un côté à plat, voire pornographique…  Il peut s’imposer quelquefois quand on est devant un panorama exceptionnel, une mer pour laquelle il faut jouer toute l’horizontalité ou une chaine de montagne qu’on n’a pas envie de couper en petits morceaux. Mais, le plus souvent, on a envie de choisir le cadre et de s’ouvrir à un imaginaire qui est hors de ce cadre comme un cinéaste essaie de nous faire voir ce qui est en dehors du cadre.

 

Ce projet est basé sur des cadrages différentiels. La première peau cadre sur la peau extérieure qui, elle, reprend des éléments qui appartiennent à un vocabulaire esthétique connu dans le domaine des arts plastiques, très géométrique, très orthogonal qui nous rappelle les belles années de la modernité. Chaque fenêtre est une composition en soi. Quand on se déplace derrière cette fenêtre, comme il y a des décalages de un ou de deux mètres entre les deux peaux, ce qu’on voit de côté n’est pas exactement ce qu’on a vu de face… Ces fenêtres proposent une sorte d’exploration, de curiosité, peut-être une incitation à aller dehors. C’est aussi une façon de montrer que l’immeuble a une profondeur. Derrière une première façade ultra légère, il y a des gens qui habitent même si ce n’est pas entièrement montré. On ne sait pas trop ce qu’ils font… Ce jeu de façades offre plus qu’une lecture directe du projet, une lecture cinétique aussi ».

 

Ceinture végétale

« La ceinture végétale est très importante pour ceux qui habitent dans les appartements du bas. Ceux qui sont haut voient évidemment au-dessus de cette ceinture. On a choisi des arbres relativement hauts pour que, sur 15 à 20 mètres de hauteur, on soit protégé  des immeubles situés en face. Au rez-de-chaussée, les troncs seront dégagés afin que l’on voie les commerces, les entrées de l’immeuble. Il y a donc une stratification : plus on monte, plus les branches et les feuilles sont légères. Ce jeu de filtres est donc différent à tous les niveaux. C’est une politesse sérieuse pour tous les gens vont vivre en bas de l’immeuble, qui vont vivre dans ce quartier et tous ceux qui vont fréquenter cet immeuble ».

 

Matériaux extérieurs

« J’ai essayé de respecter, dans la limite de ma compréhension et de mon interprétation, le cahier des charges écrit par mes amis Jacques Herzog et Pierre de Meuron et donc de jouer avec ce rythme de ponctuations blanches. Mais il y a différents types de blancs, toutes sortes de nuances, comme nous l’a montré l’artiste américain Robert  Ryman et ses toiles blanches. J’ai pensé aussi que ce serait bien d’utiliser certaines couleurs évoquant celles du vieux Lyon – même si le vieux Lyon s’est coloré de façon un peu plus intempestive que ce qu’on peut imaginer. Des débats existent toujours sur ces couleurs qui ont fait que Lyon est devenue presqu’une ville italienne. Pour Ycone, un peu comme les homéopathes, j’ai dilué une goutte de couleur dans du blanc afin de laisser une trace pastel qui va créer, par le jeu des superpositions, des variations de couleurs. Sur chaque façade, il y a des compositions géométriques et des variations chromatiques. Quelque chose doit se passer là qui soit le plus faussement naturel possible. Ça doit apparaître comme naturel et évidemment, comme tout ce qui est naturel, ça demande en général un peu de réflexion ».

 

 

Jean Nouvel